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Voyage dans l’espace aux frontières de la raison

24 février 2009 · Laisser un commentaire

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Dans le cadre de l’Année mondiale de l’astronomie, l’Euro Space Center prépare une expo sur la série «Le complexe du chimpanzé». Interview de leurs auteurs, Richard Marazano et Jean-Michel Ponzio.
- Le Complexe du Chimpanzé a reçu le Prix du meilleur album à Lyon en 2007, j’imagine que vous êtes satisfaits?

- marazano2ponzio2Richard Marazano. Oui ça fait toujours plaisir et c’est toujours gratifiant. On sent un engouement du public, les gens sont touchés par les personnages et sont vraiment intrigués par le déroulement de l’histoire. Les prix c’est bien, mais c’est bien aussi lorsqu’il y a un véritable engouement du public

- Donc malgré le fait que la BD soit quand même relativement technique, on nous parle d’espace, de navette spatiale, le public a bien suivi?

- RM. Je vais peut-être laisser Jean-Michel répondre (ndlr: le dessinateur) car il a la nécessité de rendre la chose très réaliste mais en même temps on n’est pas en train de raconter les aventures de la navette spatiale.

- Jean-Michel Ponzio. C’est ce que je dis souvent, étant donné que je pars sur des personnages qui sont hyper réaliste, tout doit suivre en fait. Effectivement il y a un travail de recherche relativement important, les intérieurs de navette sont très poussés. Il y a pas mal de documentation derrière mais bien que ce soit réaliste il y a beaucoup de choses que j’invente aussi.

- RM. En plus Jean-Michel vient du cinéma…

- JMP. Je viens plus particulièrement du décor, donc j’adore faire ça, mais ce qui m’intéresse vraiment aujourd’hui, c’est de travailler mes personnages, car je suis un peu plus faible de ce côté-là.

- Je ne suis pas tout à fait d’accord, une des forces des deux albums sortis réside justement dans les émotions incroyables que vous parvenez à donner aux personnages.

- JMP. Bon je pense que je suis quelqu’un qui ne sait pas trop mal encrer, malgré le fait que j’ai encore plein de choses à apprendre. C’est vrai que lorsque l’on voit le résultat, on dit «Whaou les expressions!», mais ce qu’il faut voir et ce qu’on oublie un peu, c’est qu’il y a un vrai travail de mise en scène en amont. J’ai un vrai souci là-dessus et cela va renforcer les émotions qui vont paraître naturelles et réelles.

- Comment se passe votre collaboration?

- JMP. Il y a une espèce d’osmose entre le scénariste et le dessinateur.
Le scénariste va lui donner son scénario, le dessinateur va lui faire quelques petites suggestions et on en discute. Mais ce qui est bien, c’est que Richard dessine aussi, donc ça facilite beaucoup la collaboration. Et je dois dire que si Le complexe du chimpanzé a cette allure, c’est en grande partie grâce au travail de relecture sur mon travail de Richard.

- RM. Là où il est sidérant, c’est quand il me balance ses pages et je lui dis «là il y a des trucs qui ne vont pas» et le coup d’après la page revient et j’ai plus rien à dire.

- Ce qui veut dire que la remarque était tout à fait pertinente?

- JMP. Oui complètement, mais je dirais, c’est quand même assez rare. Sur un album où il y a en moyenne 10 cases par page, si je change 3 cases sur 500 qui sont dessinées, c’est un maximum. On a oublié de préciser que c’est Richard qui fait aussi le découpage, c’est lui qui fait le story-board. C’est une bonne chose car moi, ça me permet de gagner du temps et d’être fidèle à ce que lui a imaginé.

- Le fait que le scénariste sache également dessiner facilite-t-il le travail?

- RM. Il faut voir que lorsqu’on écrit, il y a ce que l’on veut passer en termes de sens et ce que l’on veut passer en termes d’émotion. Et il y a un moment, c’est ce qui va passer en dessin, les mouvements des personnages, le choix des cadrages, des lumières, etc. Donc pour transmettre une émotion, il faudrait faire une description de deux pages, mais si je lui fais un petit dessin rapide, il va ressentir l’émotion qu’il y a à travers le dessin et qui va être complémentaire de l’émotion que j’aurai mise dans le texte.

- Donc c’est comme ça que vous travaillez en général?

- RM. Avec Jean-Michel oui. Mais il y a certain dessinateur qui ne supporte pas ça.

- JMP. Par exemple, si Richard à l’idée de mettre une caméra d’une certaine manière, c’est qu’il a une idée dont la scène doit être magnifiée. La position d’une caméra peut vraiment changer le regard qu’on a sur le jeu d’un acteur. Donc ça nous fait gagner du temps et moi j’essaie également de mon côté de ramener encore des choses auxquelles ils n’auraient pas pensé.

- Un élément impressionnant de la série réside dans les ombres et lumières, très marquées.

- JMP. Ca. c’est une influence américaine en fait. Les américains ont un encrage que j’aime beaucoup et en France on voit un peu moins ça.

- RM. Ca a aussi une nécessité narrative. On raconte par la lumière, c’est extrêmement important: les plans, les absences, les creux, etc. La narration par la lumière, c’est ce qu’oublient beaucoup d’auteurs européens. On a tendance à mettre beaucoup en avant la lisibilité mais en même temps, si c’est pour tout aseptiser, c’est pas intéressant. On arrive à un produit standardisé qui perd de son âme.

- JMP. Mais la couleur a un grand rôle aussi, on l’oublie souvent un petit peu. Par exemple, les deux premiers tomes, si on retirait la couleur, il y aurait beaucoup de choses qui seraient bancales. La couleur raconte énormément, des climats, des atmosphères.

- Comment a débuté le projet?

- RM. Ca a débuté sur une envie de travailler ensemble mais on savait pas trop sur quoi on allait bosser. J’ai sortis deux projets.

- JMP. En fait trois projets dont deux ont été retenus ce qui fait qu’on est partis sur les deux en même temps [ndlr : Le Complexe du chimpanzé chez Dargaud et Genetiks chez Futuropolis].

- RM. On a choisi de faire les deux pour se donner deux chances éditoriales au lieu d’une et deux éditeurs se sont engagés sur chacune des séries finalement donc on s’est retrouvé à devoir faire les deux. Jean-Michel et moi, nous nous retrouvons à faire l’équivalent de trois albums par année, environ 160 pages.

- Ce qui fait beaucoup quand même?

- JMP. Moi, j’ai toujours aimé le côté un peu speed, le bon stress pour avancer. J’aime bien ce challenge là, voir si je suis capable de tomber une page en si peu de temps. Et en plus d’intérêt de tout ça c’est qu’une fois qu’on a tracé les lignes directrices, ça nous évite de changer d’avis en cours de route, parce que, si vous faites un album en un an, un an et demi, quand vous arrivez à la dernière page, il y a forcément une évolution et on peut avoir tendance à modifier quelque chose qu’on aurait fait au début.

- RM. Cette approche nous oblige à faire des choix rapidement et nous permet d’aller très rapidement à l’essentiel. Mais ce que je trouve hallucinant chez Jean-Michel, c’est que ça n’a pas d’impact sur la qualité du dessin. Jean-Michel fait à peu près une page par jour…

- Ce qui est pas mal…

- JMP. Oui, mais pour Genetiks j’en étais à deux par jour pendant deux semaines.

- RM. Ce ne sont que les grands auteurs des années 70 qui étaient capable de faire ça, aujourd’hui un auteur met une semaine pour faire une page.

- JMP. Mais comme je le dis souvent je ne suis pas un exemple. J’ai une technique de travail qui me permet d’aller très vite. Si je travaillais de manière traditionnelle, je serais peut-être un peu plus rapide que la moyenne mais pas beaucoup plus.

- Le rendu final ressemble un peu au film Scanner Darkly. Les personnages semblent filmés et retravaillés par-dessus pour en faire une bande dessinée.

- JMP. Oui, c’est vrai, mais la prouesse de Scanner Darkly, c’est l’encrage je dirai. On voit qu’il y a un vrai travail, un choix sur les lignes. Même si le logiciel les a interprétées par la suite, à un moment donné, il a bien fallu les dessiner ces lignes. Dans mon cas, il y a beaucoup de travail sur le background moins sur les visages.

- Et pourtant, il y a énormément d’émotion sur les visages des personnages.

- RM. Oui, c’est juste, mais si la technique empêche l’émotion, il faut l’abandonner. La technique est au service de l’émotion.

- JMP. En fait, j’oscille entre une réalité et des codes qui me permettent de faire passer une émotion. Tous les personnages de la bande dessinée existe, j’ai des modèles réels qui vont me donner leur idée des personnages et vont m’aider à les représenter. Mais c’est un vrai mix en fait; il y a trois éléments essentiels; il y a le personnage dans la réalité, il y a moi et il y a l’outil que j’utilise, donc en l’occurrence l’ordinateur. Et c’est l’amalgame des trois qui fait q’on a au final un personnage qui a cette allure là.

- RM. On travaille en fait comme dans un film mais avec une équipe réduite de deux personnes qui font le boulot de 50.

- JMP. Bon, ça c’est pas uniquement pour moi, tous les dessinateurs sont à la fois éclairagistes, costumiers, comédiens, parce qu’ils doivent mettre leur personnage en situation. Comme disait Jean Giraud: «On est un peu Dieu le père quand on est dessinateur» car on crée tout un univers.

- Si on revient au scénario, le fait d’avoir fait des études techniques dans votre jeunesse vous a-t-il influencé?

- RM. Je dirai que c’est plutôt un symptôme qui vient de l’enfance; on était gamin dans les années 70 à une époque où tous les gamins voulaient être cosmonaute et leurs rêves étaient vraiment des rêves et pas quelque chose de commercial ou des rêves de paraître comme footballeur ou esthéticienne. Avec notre série, on voulait vraiment raconter une histoire pour le grand public où un personnage était prêt à tout abandonner pour ses rêves. On voulait remettre le coeur et l’émotion au coeur du récit. On a en l’occurrence un public féminin qui normalement ne se tourne pas vers la science-fiction mais qui là est touché par cette aventure.

- Le troisième et dernier album est sorti en novembre mais il ne répond pas à toutes les questions…

- JMP. Ce que je dis souvent c’est que, dans cet album là, les réponses ne sont pas données directement.

- RM. Elles sont ressenties.

- JMP. En fait, on peut imaginer la suite de l’histoire sans qu’on ait besoin de l’écrire. C’est ce qui fait la force de cette série. Donc on ne va jamais continuer cette série. Le sentiment que vous allez ressentir en lisant les trois albums pourrait être détruit si vous lisez une suite qui ne correspond pas à ce que vous aviez imaginé. Si vous continuez, ça détruit tout.

- RM. Si vous lisez le Complexe dans dix ans, vous devriez ressentir la même émotion que la première fois. Les émotions ça vieillit pas, par contre le discours technique vieillit.

- Donc vous avez créé une BD intemporelle…

- RM. On espère, c’est le temps qui le dira.

- Dans le premier album vous avez inséré une citation de Baudelaire: «Partout l’Homme subit la terreur du mystère et ne regarde en haut qu’avec un oeil tremblant.»

- RM. C’est un regard d’espoir.

- Parce que les gens ne vivent plus leurs rêves?

- RM. Ne vivent plus, ne rêvent plus, deviennent pragmatiques, parce qu’ils ont peur, parce qu’ils sont formatés. Dans notre société, même le rêve doit rapporter; on voulait que le rêve soit quelque chose de complètement anti-économique. Si on peut toucher des gens et qu’ils mettent des sentiments au coeur de leur relation avec toute chose, ce sera un gain pour nous tous.serie

«Le complexe du Chimpanzé»

Richard Marazano
Jean-Michel Ponzio

Dargaud

Catégories : BD
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